La mer gelée

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  Et dans les gens normaux, je marche et me promène. Et je flaire dans mon dos, plantés commes des fourchettes, leurs regards épuisés de gros mangeurs. Pour moi, je ne vois que la merde accrochée aux bouches ; et je vois les cadavres grossis remuer sous le cuir tendu des visages.
 
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Les morts sentent bon

Eugène Savitzkaya (© Les éditions de Minuit)


Les morts sentent le bouleau
Les morts sentent l'air frais et la couleur humide
Les morts sentent le genévrier
Les morts sentent le bois mouillé
et le poisson fumé
Les morts sentent bon
La tête des morts est ensoleillée
La bouche des morts est sèche et douce
Les oreilles des morts sont pleines de miel
et de safran.
Dans les morts se réfugient les enfants battus et les hérissons, ils dorment peu et creusent des galeries avec leurs tarières en sucre noir, ils visitent les cavités, ils jouent à pleurer, ils se sèchent et s'arrosent puis sortent au grand air.
Nous aimons nos morts, nous les mangeons.
Nos morts sentent l'aneth et l'aspérule.
Nous aimons nous cacher dans nos morts, nous aimons jouer avec eux et boire ce qui s'écoule de leur cour et nous inonde. La voix des morts nous parfume.
Quand nous serons morts, nous prendrons en nous tous les enfants mort-nés et nous soufflerons sur leurs corps jusqu'à ce qu'ils s'éveillent et deviennent de véritables lionceaux avec des franges sur leurs yeux et un museau rieur.
Lorsque nous serons morts, nous roulerons en charrette et le grincement des roues fera fuir les loups, nous serons riches, nous posséderons des mines de cuivre, de précieux gisements et des troupeaux de baleines.
Quand nous serons morts, nous serons mangés.
Les morts sentent bon, Eugène Savitzkaya, Les éditions de Minuit



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