L'usure du genre romanesque
L'usure du genre romanesque vient de ce que la marge de liberté dont les personnages de Balzac ou Stendhal disposaient s'est à peu près résorbée. La consolidation des positions acquises, la reproduction massive de l'inégalité par le jeu de l'école, en particulier, excluent à peu près ces échappées qui conduisirent un petit lieutenant d'artillerie d'origine corse sur le trône impérial ou un ancien bagnard, Vidocq - qui a inspiré à Balzac le personnage de Vautrin -, à la direction de la brigade de sûreté. Et les mécanismes qui assignent aux personnages une trajectoire prévisible ont été analysés, portés au jour par la sociologie. Il existe une connaissance rigoureuse du monde social qui dépasse et invalide l'intuition confuse des agents sociaux. Elle disqualifie a priori le récit, forcément naïf, des attentes et des déconvenues d'un homme, ou d'une femme, de maintenant.
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Quoi qu'elle ait apparemment conquis toutes les libertés dans le contenu comme dans l'expression, la littérature n'a à peu près rien dit de la vie du plus grand nombre. Les best-sellers, relayés par les médias, continuent d'exploiter quelques lieux communs, tandis que les événements, lourds de conséquence, dont nous sommes les contemporains, le triomphe du néolibéralisme, la précarisation, la marginalisation de larges couches de la population, restent sans écho dans la prose.
Pierre Bergounioux
Bréviaire de littérature à l'usage des vivants
Editions Bréal, 2004
On ne saurait trop recommander la lecture de ce livre, au pessimisme revigorant. Outre les analyses, plus condensées ici, que l'auteur avait menées déjà dans Jusqu'à Faulkner, on y trouvera une anthologie de textes français et étrangers, de Rabelais à Michon - ainsi que de cinglantes introductions bien peu soucieuses des hiérarchies en vogue.
Le dossier de remue.net consacré à Bergounioux