La mer gelée

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Le voyage antérieur

Serge Meitinger
 

.il s'agit bien d'atteindre son lieu de déracinement.

J'ai marché dans mes pas
- ce n'étaient pas les miens.


I. Tübingen

Humble servant des choses
et des saisons
il eut une tour sur le Neckar
servant des simples noms

risque était pris
dans le très mince écart
où gisait l'offrande défraîchie
près des jeunes morts

le vif de l'oil valait l'empan
l'embrasure des jambes
une illumination.
II. Col de la Furka

Du très haut
- naufrage en altitude
un glacier aérien et bleu,
père du Rhône -

la Furka mime les horreurs de l'art
le sublime d'une mer
avec ou sans épave.

III. Bibliothèque de Saint-Gall

"Pharmacie de l'âme"
en grec au linteau

lieu des volumes encagés
dans les courbes baroques
d'un parquet à lire
comme miroir de nature

les mangerons-nous, ces livres
vénérables ?
- pilés comme poudre de momies
ou découpés en petits carrés -
morte médecine.

IV. Vienne

L'Empire assoupi sur ses tombeaux
comme sur un ventre baryton

douceur saumâtre des nécropoles
où s'agitent entre des pâtisseries
funèbres
des vivants qui ne savent plus

la poudre obscure d'une dynastie
se souffle en deux syllabes
hautes abruptes et vides
comme un cénotaphe.

V.

A Munich
la litanie du Nom
dans l'annuaire
un pincement éteint

"Il n'est pas de cour !" disait-il.
Pas de racine sinon mentale.

VI. Vienne

Il faudrait pratiquer les ruses du Prater
peler sans risque l'oignon de la peur
- montagnes et poupées russes,
tapis volants athlétiques,
corridors des horreurs -
mais l'émotion-gigogne en vain se dépouille :
sans le point du cour il n'est cour
qui défaille !

VII. Vienne

Comme un tramway dans l'Alfama
le cliquetis métallique du lien perdu
nous rend une mémoire à pente avalée
sans surplomb ni plongée autres que mécaniques -
sans trou d'air, sans trou dans l'azur.

VIII. Lisbonne

Le dévalement des vocables
sur la ville assemblée
du haut d'un escalier-tremplin
- au vertige du fort Saint-Georges -

invocation dithyrambe et dérision :
nul rebond nul écho -
pas même le destin des bulles
ou de la fumée
le vent seul lie la voix à son but

le lieu d'une perte et d'une vaine allégeance
amour serment et maîtrise
pourtant.

IX. Ici ou ailleurs, n'importe

Ils dansent
cris court-circuitant l'éclair

voluptueux
quand vient la pluie courir
au rythme du bidon

risque le pas sur place
le bond pris et repris
laisser venir l'âme et le corps
du bel obscur
épouser ne posséder
pas tenu pas gagné
arraché au chemin
au lieu



J'ai noué d'étranges racines
aériennes et bleues
elles me sont un pays d'air et de vision
une patrie labile plantée dans le vent.

Antananarivo, oct. 1984 / janv. 1987






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